Résister aux idéologies d'extrême-droite, une exigence spirituelle ?
Retrouver ICI les grands moments du dernier Interfestival des Convictions et des Religions que Laurent Grzybowski résume ainsi :
La montée des idéologies d’extrême droite en France, en Europe et dans le monde, n’est pas une simple fluctuation politique. C’est une menace directe contre les fondements mêmes de nos sociétés et de notre humanité partagée. Portées par un fort courant populiste, ces idéologies traversent notre vie politique, bien au-delà des partis qualifiés d’extrême-droite. Elles prennent diverses formes : nationalismes identitaires et agressifs, nostalgies autoritaires, xénophobie institutionnalisée, théories du complot, fantasme du Grand remplacement, chasse aux migrants, révisionnisme historique, masculinisme, suprémacisme blanc, déni climatique, augmentation des budgets militaires... Le trumpisme, en particulier, a légitimé la défiance envers le droit international, discrédité les institutions démocratiques et brutalisé le débat public. Ces phénomènes sapent les principes sur lesquels reposent nos sociétés, notamment dans le domaine des droits humains. L’instrumentalisation des peurs, la désignation de boucs émissaires, la glorification de la force brutale sont autant d’atteintes à notre vivre ensemble.
Face à cela, les traditions religieuses, quelles qu’elles soient - judaïsme, christianisme, islam, bouddhisme, hindouisme, sagesses asiatiques -, tout comme l’humanisme laïque, convergent sur un point : l’exigence absolue de respecter le principe de fraternité universelle et la dignité de chaque être humain. C’est, pour beaucoup, une exigence enracinée dans une vision spirituelle de l’homme. Le refus de l’exclusion, le souci de la paix, l’appel à la justice et à la vérité, ne sont pas négociables. Résister aux idéologies d’extrême droite, c’est défendre ce socle spirituel commun face à des forces qui prônent la division, la haine et la loi du plus fort. Ce n’est pas un combat accessoire, c’est une fidélité aux sources mêmes de nos traditions spirituelles et humanistes.
Résister, c’est affirmer, contre la peur et la haine, que la fraternité n’est pas qu’une utopie mais qu’elle est une exigence vitale. Dans un monde où la tentation du repli gagne du terrain, nous sommes appelés, croyants ou non, à tenir ensemble ce front de la dignité, de la justice et de la paix. Résister, c’est garder vivante la promesse d’une humanité debout, c’est refuser de laisser les valeurs de compassion et de solidarité être sacrifiées sur l’autel du cynisme et de la peur. Aujourd’hui, la passivité est une complicité, l’indifférence est une faute. Résister est un impératif spirituel pour toute conscience éveillée. Résister, c’est aussi choisir de « réveiller la Belle plutôt que de combattre la bête », pour reprendre la belle expression formulée hier soir par Catalina. Merci à toi Catalina pour cette magnifique inspiration et pour ce que tu nous as donné de partager hier soir.
On parle aujourd’hui d’une véritable internationale d’extrême droite, un réseau informel mais bien réel de partis, de dirigeants, de think-tanks et de médias qui partagent des objectifs, des récits et des stratégies communes. Cette alliance transnationale présente plusieurs menaces graves pour nos démocraties : remise en cause de l’Etat de droit et des contre-pouvoirs ; régression des droits fondamentaux, droits des femmes, droits des minorités ; exaltation de l’identité nationale au détriment de la solidarité ; manipulation de l’information ; convergence avec des intérêts économiques puissants ; et enfin, une érosion progressive de la démocratie : le plus souvent, l’extrême droite ne prend pas le pouvoir par la force, mais par les urnes. Puis elle transforme lentement les règles du jeu pour rester en place : réformes électorales biaisées, contrôle des médias publics, neutralisation des opposants. La démocratie est alors vidée de sa substance.
Il est d’autant plus urgent de se mobiliser que cette internationale n’a aucun scrupule à instrumentaliser les religions ou les appartenances religieuses. Au contraire, cela fait même partie de son projet. Il faut en prendre conscience pour ne pas se laisser enrôler par qui que ce soit. La plupart des pouvoirs fascistes ou fascisants utilisent la religion comme un socle identitaire. Wladimir Poutine avec l’Église orthodoxe russe, Narendra Modi avec les hindous, le pouvoir militaire birman avec les moines bouddhistes, Benjamin Netanyahou avec le judaïsme, Trump (qui s’est dit choisi par Dieu) avec les évangéliques, Recep Tayip Erdogan en Turquie avec l’islam sunnite, Ali Khamenei, guide suprême de la République islamique d’Iran, avec l’islam chiite... A un tout autre niveau, comment ne pas citer Éric Zemmour qui, en digne héritier de Charles Maurras, n’hésite pas à utiliser le catholicisme pour soutenir son projet identitaire national-catholique ? Pour l’instant, la nuisance est moindre, mais la logique est la même. Faut-il attendre qu’il soit trop tard pour réagir ? Et, faut-il le préciser, en affirmant cela, il n’est pas question de stigmatiser des personnes ou des électeurs, mais de juger des principes et d’en analyser les fondements.
Alors, après avoir affirmé tout cela, faut-il conclure que l’Abbaye et toutes les associations partenaires de cet Interfestival se mettraient à faire de la politique ? Tout dépend de ce que l’on met derrière ce terme. Au cours de ce week-end, nous n’allons pas prendre position pour tel ou tel parti. Nous n’allons pas donner de consignes de vote. Nous n’allons pas entrer dans la cuisine électorale. Nous ne nous arrêterons pas aux polémiques des plateaux de télévision et au jeu des petites phrases. Notre ambition est d’aller plus loin, de creuser plus profond, pour libérer le meilleur sans doute. Nous n’allons pas faire de politique politicienne. Nous allons mener une réflexion « métapolitique ». La métapolitique étant à la politique ce que la métaphysique est à la physique : les questions qui nous sont posées avec la montée de l’extrême droite partout, en France et dans le monde, sont d’abord philosophiques, morales et spirituelles. C’est sur ce terrain que nous irons. Ces questions ont toute leur place dans l’enceinte de cette abbaye dont les valeurs portées depuis 150 ans par les Sœurs de St Méen s’appuient sur l’Évangile du Christ dont le message est aux antipodes des idéologies d’extrême droite.
Les Écritures, les traditions spirituelles comme les philosophies humanistes nous enseignent que l’avenir de l’humanité repose sur l’hospitalité, le dialogue, le respect du droit et la dignité des faibles. C’est ce que nous allons approfondir maintenant à travers ce temps de dialogue des pensées et des écritures. Et cet après-midi, grâce à tous les ateliers proposés, nous pourrons prendre le temps de « réveiller la Belle », pour passer de la dénonciation à l’action. Et pour nous encourager à ne rien lâcher sur les valeurs et les convictions qui sont les nôtres. « Ce qui m’inquiète, disait Martin Luther King, ce n’est pas la méchanceté des méchants, mais le silence des gens de bien ». Je crois qu’à l’issue de ce week-end nous ne pourrons plus garder le silence. Le monde qui vient va de plus en plus souvent avoir besoin d’objecteurs de conscience, à la manière d’une Renée Good ou d’un Alex Pretti. A la manière aussi d’un Pierre Chaillet, figure de la Résistance qui s’est élevé contre les lois antijuives en créant en TC en 1941. Pourvu que nous soyons de ceux-là, sans avoir forcément besoin de risquer notre vie. Avant qu’il ne soit trop tard. Aucun pays n’est immunisé contre le fascisme, pas même le nôtre.